On n'est pas couché d'il y a deux semaines. Le sujet porte sur le Tibet. Je n'aimais pas beaucoup Mélanchon, mais je ne m'imaginais pas qu'il ait eu un esprit aussi obtus et borné. Le pire, c'est que tout cela lui donne un charisme évident.
Mélanchon arrive avec une position qu'il présente de façon équilibrée : on peut ne pas être d'accord avec Pékin, mais ne pas soutenir pour autant le dalaï-lama. Il semble donc renvoyer les deux parties dos à dos. Cette position est parfaitement valable, c'est celle d'Eric Zemmour. Plus celle de Zemmour, d'ailleurs, que celle de Mélanchon. Car, en réalité, on sent bien où penche son cœur. Cela commence par l'apologie de la civilisation chinoise. Certes la Chine a une histoire et une culture vénérables et admirables, mais le Tibet n'est pas non plus un désert culturel.
Il y a ensuite l'allégeance politique. Bien qu'il s'en défende (il répète à plusieurs reprises ne pas être du côté du gouvernement chinois), Mélanchon montre une étrange mansuétude pour le régime chinois. Il le proclame même : être du côté de la révolution (quelle qu'elle soir, donc), c'est une «
tradition personnelle ». Pour lui, rappeler que la Chine est un dictature est une «
cotisation », autrement dit une sorte de politiquement correct. C'est fort tout de même, Zemmour a raison de lui rappeler que ce n'est pas négligeable.
En fait, Mélanchon poursuit d'autres finalités politiques : la laïcité, l'anti-américanisme, l'anti-capitalisme, etc. C'est ce qui explique qu'il partage nombre de positions avec Zemmour. Au passage, c'est amusant de constater qu'il ne le comprenne pas. Pour lui, Zemmour est pro-libéral et pro-tibétain, un comble ! De manière général, ça m'amuse beaucoup de voir combien Zemmour est caricaturé. C'est incroyable la quantité de gens qui ne comprennent rien à son positionnement idéologique (et je dis cela alors que j'ai de profonds désaccords avec lui).
Mais revenons à Mélanchon. Ce dernier, tout en prétendant connaître l'histoire et voulant rétablir la vérité, n'hésite pas à faire des raccourcis contestables. Sur l'histoire du pays, pour commencer, il dit que le Tibet appartient à la Chine depuis le XIVème siècle. Ce n'est pas tout à fait exact. Le Tibet était
vassal de la Chine. Ce qui implique qu'il n'était pas
à la Chine. De toute façon, ce qui compte, c'est la manière dont la domination chinoise est perçue par les Tibétains : cela s'appelle le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Je pense que, dans d'autres circonstances, Mélanchon n'hésiterait pas à le brandir. Peut-être devrait-il réclamer la réintégration de la Mongolie à la Chine, puisque la Mongolie fut longtemps sous domination chinoise pour ne recouvrer son indépendance qu'en 1945. De plus, il omet les vicissitudes de l'histoire : de 1911 à 1949, le protectorat chinois n'est plus que nominal et le Tibet est, de fait, indépendant.
Mélanchon oublie aussi, ce que lui rappelle Zemmour, qu'il y a un fait nouveau : la Chine impose une véritable colonisation aux Tibétains. Mélanchon fait mine de ne pas voir les différences ethniques, linguistiques, culturelles et historiques. Ce faisant, il épouse un discours parfaitement colonialiste. La théocratie tibétaine était une horreur. Soit. Légitime-t-elle la politique de Pékin ? Je me rappelle des motifs progressistes invoqués par les colonisateurs en Afrique : mettre fin à la barbarie et à l'ignorance, faire cesser l'esclavage et la traite, réprimer les guerres tribales et assurer la paix, apporter, enfin, la prospérité économique. Le tout, bien évidemment, sans jamais consulter qui que ce soit. C'est finalement ce que fait la Chine au Tibet. Que le régime des lamas ait été haïssable et abominable par le passé est un fait, ce n'est pas une excuse.
Mélanchon disqualifie la révolte tibétaine de 1959 en laissant penser qu'elle vient des réformes
libératrices des communistes (abolition de
l'Ancien Régime local, pourrait-on dire). Or, d'après
Hérodote, c'est le quatorzième dalaï-lama lui-même, Tenzin Gyatso, qui abolit la corvée et le servage. Il lança aussi une réforme agraire. Mais les communistes chinois, en bons totalitaires qu'ils sont, s'en prirent aux temples boudhistes, violant ainsi les garanties qu'ils avaient eux-mêmes données aux Tibétains lors de la reprise en main du pays. Le dalaï-lama, craignant pour sa personne, s'enfuit en Inde. C'est alors qu'éclata la révolte tibétaine, le 7 octobre 1959. Une répression sans douceur n'empêcha pas les Tibétains de se soulever plusieurs fois par la suite : en 1987, 1988 et 1989. C'est notamment après l'écrasement de la révolte de 1989 que la politique de Pékin se durcit par l'accélération de la sinisation du Tibet. Il semblerait donc que l'histoire soit un peu différente de celle que raconte Mélanchon. Au lieu de simplement dénoncer les lynchages de passants chinois, au demeurant parfaitement condamnables, il devrait se demander pourquoi ils ont eu lieu.
On pourrait trouver beaucoup de choses à redire. Comme la confusion qu'il entretien entre indépendance du Tibet et les revendications du dalaï-lama (rappelées par Torreton), son délire sur le mépris et le racisme antichinois, ses propos contestables sur le boudhisme comme religion (mais dans sa perspective laïque, je peux les entendre), ses comparaisons fumeuses avec le Kosovo et l'Afghanistan (mollement pointées par Éric Naulleau)... Inutile de continuer plus avant. Pour le reste, certaines choses sont justes. La surpolitisation des jeux olympiques, l'extrémisme ridiculement pathétique de certains manifestants occidentaux récemment éveillés à la cause tibétaine, etc. Mais le manque de mesure, le bagout facile et démesuré du personnage détruisent complètement la rationalité de son discours.